Vieil-Hôpital

En ce moment*, je travaille un peu à Vieil-Hôpital ; non pas qu’il mérite son nom au passage : avec ses 10-15 ans à tout casser, il est bien plus jeune que les bons vieux instituts installés depuis un siècle. Ce qui ne l’empêche, comme tous les autres, d’avoir déjà sa peinture qui s’écaille et des tâches sur les murs, mais Vieil-Hôpital est donc un hôpital moderne.

L’avantage, dans un hôpital tout neuf (ou presque, on ne va pas chipoter), c’est que tout y est conçu pour être le plus pratique possible ; selon l’air du temps évidemment sinon c’est pas drôle. Du coup, dans Viel-Hôpital, les ascenseurs sont accessibles de partout (et ce n’est pas du luxe !), les services sont plein de couleurs vives et de néo-matières auto-désinfectantes mais qu’il faut désinfecter quand même au cas où, et surtout il y a du matériel moderne, dont des lèves malades et des lits électriques dans toutes les chambres. Oui parce que je ne vous ai pas dit, mais Vieil-Hôpital, c’est un hôpital gériatrique.

Pour ceux qui ne connaissent pas, un hôpital gériatrique c’est un établissement exclusivement réservé aux vielles personnes : qu’elles soient là temporairement, pour se remettre de la dernière fracture du poignet lors d’un tournoi de tennis, plus longuement après un épisode de schizophrénie, ou pour toujours pour certaines en fin de vie, toutes y sont accueillies dans un hôpital « moderne, apportant tout le confort que vous pouvez souhaiter à vos parents » (l’hôpital ne s’adressera évidement qu’aux enfants des hospitalisés, qui néanmoins n’ont souvent pas du tout besoin de cet intermédiaire, mais c’est une autre histoire…).

Du coup, il y a plusieurs étages dans Vieil-Hôpital, avec chacun sa spécialité : l’étage de psychogériatrie ; celui des soins de longue durée ; l’aile des soins palliatifs ; celles des hospitalisations de courte durée.  Comme une maison de retraite géante, en beaucoup plus médicalisée, et découpée en secteur. Les ingénieurs qui ont pensé Vieil-hôpital ont voulu garder un peu de ça, la maison de retraite, garder un peu de chaleur dans l’hôpital pour ne pas déshumaniser les soins : ils ont donc transformé chaque service en « maisonnée » : une quinzaine de chambres autour d’un salon où tous les patients du service peuvent se retrouver la journée, et où ils mangent tous ensemble les repas préparés par une hôtesse différente dans chaque maison.

Vieil-Hôpital, à son ouverture, c’était donc un peu l’hôpital idéal : moderne, bien agencé, tout le matériel souhaitable, du personnel et de la chaleur humaine ; tout le monde voulait un peu y travailler, et pourtant Dieu sait que la gériatrie n’est pas la spécialité la plus convoitée, quelle que soit la profession de santé.  Bref, le rêve.

Et puis, au fur et à mesure, Vieil-Hôpital a changé. Le matériel a vieilli, un peu, mais ce n’était pas grave ; ce qui l’était plus, c’était de ne pas le remplacer, et de se retrouver en pénurie régulièrement. Et puis, finalement, le personnel coûtait peut-être trop cher, alors on l’a diminué ; seulement le travail de trois personnes, c’est tout de suite beaucoup plus difficile quand on n’est plus que deux. Du coup, il n’y avait plus trop le temps pour le côté chaleureux de l’hôpital, les ateliers, les groupes de musiques ; déjà réussir à faire toutes les toilettes de la maisonnée et ne pas mourir le soir chez soi, c’était pas mal. Finalement, ce n’était plus aussi bien dans ces conditions la gériatrie à Vieil-Hôpital ; les soignants sont plus partis, sans remplacement ; ceux qui sont restés ont eu encore plus de travail, sont plus partis, ect….

Vous vous demandez où j’interviens à Vieil-Hôpital ? C’est simple : manque de personnel = on engage des étudiants en vacataire pour faire des remplacements et combler le travail manquant. Et voilà comment j’étais AS vacataire à Vieil-Hôpital ! Je n’étais pas la seule d’ailleurs : chaque jour, sur le planning vacataires de l’entrée, on était cinq ou six à signer notre présence. On comblait les trous, du mieux qu’on pouvait. C’était bien, et en plus ça ne coutait pas aussi cher que de vrais AS.

Seulement voilà, j’ai un secret (de polichinelle) : je ne suis pas une vraie AS. Ni les cinq ou six autres par jour. Alors, oui, on a toujours fait de notre mieux, et je pense que maintenant je connais mon travail ici presque aussi bien qu’une diplômée, seulement niveau qualité des soins, niveau suivi des soins, on est nuls : tout simplement parce qu’on n’est pas là tout le temps.

Et ceux qui s’en ressentent, à Vieil-Hôpital, ce sont non seulement les soignants sur les rotules, mais aussi et surtout les patients : à la dame qui va attendre 3h heure baignant dans sa protection qu’on puisse venir la changer au cours de notre tour ; au vieillard psy qu’on sera obligé de contentionner au lit au lieu de le calmer correctement ; à son voisin qui l’entendra crier toute la nuit sans qu’on ne puisse rien y faire ; à celui qui attendra allongé par terre qu’on vienne le relever après être tombé ; à celle qui ne pourra pas déjeuner le matin, parce que non, on vous a levée trop tard, les petits déjeuner sont finis.

Alors Vieil-Hôpital, oui c’est toujours un établissement moderne avec un salon de coiffure et un restaurant pour ses pensionnaires ; n’empêche, je pense que si les patients pouvaient troquer ça contre un tout petit peu plus de personnel, et un petit peu plus de suivi des soins, ils le feraient. Ne serait-ce que parce que le resto est dégueu.

*pour précision, mes « en ce moments » et autres synonymes peuvent être situés n’importe où dans le temps, mais généralement pas maintenant ; si néanmoins vous pensiez être impliqué dans la situation plus ou moins récente (et modifiée, je précise quand même^^) que je décris, n’hésitez pas à me le communiquer !

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A propos asadoc

Jongleries d'une étudiante en médecine, un peu AS sur le bords...
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Un commentaire pour Vieil-Hôpital

  1. MarjoUSA dit :

    Article très intéressant, on voit tout le paradoxe de l’hospitalisation (surtout en gériatrie il me semble), et une grande sensibilité envers les patients. Et oui, même vieux, même malades, même les deux en même temps, ce sont encore des personnes!

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